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Absinthe: un premier verre cul sec
Dossier
- Le Conseil des Etats a approuvé la
suppression de l’interdiction de l’absinthe.
Au Val-de-Travers, berceau de la fée, les réactions sont très
contrastées
De Berne: François Nussbaum
Personne, au Conseil des Etats, ne s’est opposé hier à l’initiative
parlementaire de Jean-Claude Cornu (rad/FR) sur la levée de
l’interdiction de l’absinthe. Il ne reste qu’à réviser les articles
concernés de la loi sur les denrées alimentaires. Le Val-de-Travers,
berceau de la fabrication de l’absinthe, se prépare au changement.
A 4 centimes le verre
L’interdiction de l’absinthe aura duré près d’un siècle. C’est en
1908, sous l’émotion d’un drame sordide dans le canton de Vaud lié à
une consommation excessive de cet alcool, que le peuple et les
cantons ont approuvé un article constitutionnel condamnant la fée
verte, sinon à la disparition, du moins à la clandestinité.
L’alcoolisme faisait, à l’époque, des ravages dans les milieux
défavorisés, mais les milieux abstinents, auteurs de l’initiative,
avaient reçu un soutien efficace des viticulteurs, brasseurs et
autres distillateurs: à 4 centimes le verre, l’absinthe représentait
pour eux une rude concurrence.
Illégalité grisante
L’interdiction a disparu de la Constitution lors de sa mise à jour
en 1998, mais elle subsiste dans la loi sur les denrées
alimentaires. A noter que la prohibition visait tout (production,
transport, commerce) sauf la possession d’absinthe: les paysans
pouvaient en détenir pour soigner leurs vaches dans les cas
graves...
En 1978, le libéral Rémy Scheurer a tenté de demander au Grand
Conseil neuchâtelois une étude sur la nocivité de la thuyone, la
substance dangereuse qui motivait le maintien de l’interdiction de
l’absinthe. Il n’a pas été suivi: on préférait le caractère illégal
de la production, associée à un vague mystère.
Appel à un Fribourgeois
Mais le mystère et l’illégalité risquaient de tomber avec les
progrès de la chimie. Comme en témoigne aujourd’hui la fabrication
d’absinthe en Angleterre, mais aussi à Pontarlier, avec un taux de
thuyone correspondant aux normes légales de santé publique. L’Association
Région Val-de-Travers a senti le vent tourner.
L’occasion de supprimer l’interdiction s’est présentée avec le
projet Agriculture 2007. C’était à la commission économique du
Conseil des Etats de préparer le débat, mais aucun député
neuchâtelois n’y siégeait. L’idée est alors venue de faire appel au
Fribourgeois Jean-Claude Cornu, qui n’a pas hésité.
Recettes à protéger
L’objet a finalement été sorti du débat agricole, mais le député
radical en a fait une initiative parlementaire. «Je défends les
appellations d’origine contrôlées (AOC) et les indications
géographiques protégées (IGP), mais on ne peut évidemment pas
obtenir de tels labels pour un produit interdit!»,
explique-t-il.
C’est bien l’enjeu: protéger par une IGP, voire une AOC, l’absinthe
du Val-de-Travers et ses recettes orignales (mélanges divers de
grande absinthe, de menthe poivrée, de mélisse, d’hysope). La
concurrence de Pontarlier est proche, et il en va de l’économie de
la région, de ses emplois, de ses atouts touristiques.
Mythe vivace
Hier, le Conseil des Etats a avalé cul sec le premier verre virtuel
d’absinthe légale, se réjouissant visiblement de passer bientôt au
concret. La révision de la loi est simple: il suffit de biffer trois
articles. Si les Etats confirment leur décision en décembre et que
le National s’y rallie en mars, l’affaire sera réglée.
Et le mythe de l’absinthe subsistera, dit Jean-Claude Cornu. Il
était vivace au Quartier Latin de Musset en 1830 et au Montmartre de
Toulouse-Lautrec en 1910 mais, aujourd’hui, il fait encore fureur
dans les meilleurs clubs de Londres ou de Budapest. /FNU |
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Val-de-Travers: joie et pessimisme
Au Val-de-Travers, les sentiments sont partagés, entre joie et
pessimisme. Yves Kübler, le seul distillateur produisant
aujourd’hui un extrait d’absinthe légal, est heureux de la
décision du Conseil des Etats.
«Je ne peux être que satisfait. J’arrive gentiment à mon but,
j’y travaille depuis 12 ans, d’abord avec la Rincette, puis avec
l’extrait d’absinthe. J’espère maintenant que les acteurs
économiques de la région sauront en tirer parti, il y a quelque
chose à faire au niveau international. C’est très important pour
le marketing de la région, pour développer le tourisme.»
Le distillateur de Môtiers ne croit toutefois pas à un boom
économique. «Il ne faut pas rêver: il existe beaucoup de
produits sur le marché. L’absinthe sera toujours un produit de
niche, mais avec un bon potentiel d’exportation. L’important
sera de savoir utiliser son image. Ainsi, comme en Ecosse, on
viendra au Val-de-Travers pour déguster et visiter des
distilleries.»
Jour de deuil
Yves Kübler, descendant d’une ancienne famille de distillateurs,
ne craint pas pour la qualité de l’absinthe. «Avec la
libéralisation et la protection, nous gagnerons en qualité. Il
faut l’admettre: les absinthes clandestines ne sont pas toutes
bonnes.»
Autre son de cloche auprès de Pierre-André Delachaux. Auteur de
nombreux livres consacrés au mythe de la fée, fervent défenseur
d’une absinthe clandestine, il avoue sa tristesse. «La
libéralisation n’est pas encore acquise. Mais je suis très
pessimiste. Pour moi et tous les amoureux de l’absinthe, c’est
un jour de deuil. C’est la deuxième mort de l’absinthe et cela
n’apportera rien au Val-de-Travers, ni au niveau économique, ni
au niveau de la renommée. Le Vallon l’avait déjà cette renommée.
Or, on va lui enlever sa spécificité.»
Le Môtisan ne croit pas à une protection possible de la fée. «Il
y aura des marques qui seront plus importantes. Comme par
exemple Pernod, le premier producteur d’absinthe industrielle.
Ce nom veut dire quelque chose aux gens. L’absinthe va échapper
à la région. On se fait un splendide autogoal en réclamant cette
libéralisation. Nous perdons là notre âme, ce qui faisait notre
unicité. Le Val-de-Travers aurait dû résister.»
Pierre-André Delachaux prédit un avenir sombre à la fée. «L’absinthe
sera présente partout en Suisse et le marché ouvert aux
absinthes étrangères. Nous risquons d’être noyés. Dans 10 ans,
on ne parlera plus d’absinthe. Il ne restera qu’un rayon de plus
dans les supermarchés.» /MDC |
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